DE LA BEAUTÉ CONVULSIVE DES AGGLOMÉRATIONS CONTEMPORAINES

10.02.2014

TEXTE DE COLBOC FRANZEN & ASSOCIÉS 
PUBLIÉ DANS LA MONOGRAPHIE « COLBOC FRANZEN & ASSOCIÉS, ARQUITECTURA 2004-2014 » - AUX ÉDITIONS TC CUADERNOS 



La  ville européenne du XXIe siècle est marquée par le phénomène du « sprawl » : c’est la ville de l’étalement urbain, « diffuse » et « générique ». On comprend, en parcourant ces agglomérations contemporaines, que l’antagonisme centre/périphérie n’est plus suffisant pour les qualifier. L’ensemble de ces territoires urbanisés constitue une matière en mouvement qui se développe, croît, avant de péricliter, mourir, puis renaître, souvent différemment. Cet organisme en perpétuelle mutation doit être appréhendé de façon dynamique et relative.

Les notions couramment utilisées pour comprendre et agir sur cette matière urbaine relèvent le plus souvent d'une quête angoissée d'un fantasme urbain, celui du centre historique européen constitué. On y projette une « continuité et mixité urbaines », on y poursuit une quête « durable » de « densité ». C'est oublier que la densité est une donnée quantitative, un rapport statistique d’une population donnée sur un élément d’espace (longueur, surface ou volume) utilisé pour décompter cette population. La volonté d’y voir la garantie d’une quelconque qualité urbaine est de l’ordre de l’idée reçue. Cela ne veut pas dire que la densité est l’ennemie de la qualité urbaine mais qu’elle n’est en aucun cas une garantie suffisante et qu’il n’existe pas de densité spatiale idéale. Et ce serait surtout oublier la « beauté convulsive » des territoires contemporains, qui sont bien souvent « Beau comme la rencontre fortuite, sur une table d’opération, d’une machine à coudre et d’un parapluie. » (Lautréamont). Il faut donc opérer un déplacement des valeurs et de jugements esthétiques : les pratiques du collage (rupture) ou du cadavre exquis (continuité sans finalité) nous permettent de comprendre et d’agir sur ces territoires contemporains.
Observons, par pragmatisme, que nos sociétés engendrent des programmes d'une masse critique importante, pour les rendre viables. Ce sont des mastodontes souvent mono-fonctionnels dont les pieds d'argile sont la rentabilité optimale des places de stationnement. Préférons, aux notions quantitative de « densité » et idéologique de « continuité », les notions de « polarité » et d' « intensité », qui, par leur caractère qualitatif, relatif et dynamique, semblent plus efficientes pour comprendre et intervenir sur ces territoires contemporains marqués par l'étalement urbain. Assumons donc que nous fabriquons des « objets singuliers ».
Ces « objets singuliers » constituent la ville contemporaine. Ils agissent comme des intensificateurs en générant de nouvelles polarités. Ils possèdent cette capacité d’accélérer les processus de transformation spatiale du territoire. Par leur singularité, ils font apparaître des zones de fractures, de tensions, propices à la confrontation, à la remise en question, donc à l’évolution.
Ces « objets singuliers »  sont des éléments transitoires : un accélérateur du changement ou un révélateur des qualités existantes. Dès lors, nous devons être capables de les considérer comme non pérennes, et accepter une obsolescence contextuelle future pouvant conduire à leur destruction.
 
Situationnisme
 
Dans le document fondateur du situationnisme – « Rapport sur la construction de situations… » - Debord déclare, en 1957,  attendre « le changement le plus libérateur de la société et de la vie ».
« Nous ne devons pas refuser la culture moderne, mais nous en emparer, pour la nier. (…) Nous devons (...) opposer concrètement, en toute occasion, aux reflets du mode de vie capitaliste, d’autres modes de vie désirables ; détruire, par tous les moyens hyper politiques, l’idée bourgeoise du bonheur. »
 
Quelle meilleure définition trouver du rôle de l’architecte? Ancré dans un matérialisme souverain – choix d’un carrelage, contrôle d’un budget, respect d’une réglementation etc. -  l’architecte n’aspire paradoxalement qu’à une chose : décaler les limites et ouvrir des brèches de liberté. Cette « anarchie capitaliste », est-elle vaine ? L’architecture n’existerait-elle que par le pouvoir ? Oui dans une certaine mesure. Une société en faillite se passe et se passera d’architecture.  À l’inverse, temples grecs, romains ou japonais, palais, blockhaus, structures expérimentales associatives, tours ou logements sociaux précurseurs existent, à bien y regarder, par la capacité d’une société à créer la législation adéquate, à dégager des fonds, à mobiliser les ressources permettant à un rêve d’éclore. Il existera toujours des créations miraculeuses échappant à la règle - des châteaux du « facteur Cheval », des merveilles d’architectures vernaculaires, des cabanes dans les bois - mais elles resteront anecdotiques par rapport à la masse de la production humaine. Pas d’architecture sans clients, quels qu’ils soient !
 
La voie de la souplesse
 
La légende dit que pour établir les principes du judo, son créateur Jigoro Kano s'inspira du spectacle d'arbres couverts de neige, lors d'un hiver rigoureux. Il remarqua que les branches du cerisier réagissaient différemment des roseaux : sous le poids de la neige abondante, les branches de cerisiers, dures, cassaient, alors que les roseaux, plus souples pliaient et se débarrassaient de « l'agresseur » avec souplesse. La voie de la souplesse était née.
Tout contestataire au XXIe siècle - de l’artiste au politique, en passant par le réalisateur, l’entrepreneur, le communiquant, ou l’architecte - se doit de retenir cette leçon.
 
Punk, New-wave, MTV et Hollywood
 
Manager visionnaire des Sex Pistols et ancien étudiant en école d’art, Malcom McLaren fut nourri pendant ses études par les écrits situationnistes et par l’émergence du pop art. Impresario avisé et entrepreneur né, il prend conscience de l’impasse conceptuelle dans laquelle sa boutique de mode londonienne « Sex » le place. Tiraillé entre marketing et révolution, comment peut-il porter un message contestataire ? En 1975, McLaren décide donc de lancer les Sex Pistols, son nouveau « boys band » contestataire. S’agissait-il d’une razzia mercantile sur les mouvements contestataires de l’époque - ce qu’il réussit, ou bien d’une volonté de faire évoluer nos sociétés en jouant de et en déjouant ses mécanismes ? La réponse a peu d’importance ici dans la mesure où le résultat est le même. McLaren a compris son époque comme un architecte doit s’emparer des fantasmes d’une société : pour les détourner.
L’énergie grandiose du punk se mua rapidement en un mouvement dont les codes esthétiques, lisses et froids, allaient de pair avec des propos radicalement nihilistes : la new-wave apparut. Le dandysme rima avec décadence. Joy Division puis New Order, Depeche mode, Cure imposèrent un nihilisme élégant. Les « clips », nouvelle arme de diffusion massive des 80’s, furent un moyen d’expression parfait pour ces groupes, leur offrant la possibilité de lier image et son. La création de MTV en 1981 accompagna ce développement planétaire. La contestation était « globale » et « communicante » et par la même – à priori - dévoyée. Grâce aux clips, le lien entre mouvement contestataire, musique, cinéma et société de consommation finit par s’établir pleinement.
De cette scène artistique émergèrent des « movie makers » qui, pour nombre d’entre eux, allèrent bientôt alimenter, de leur vision esthétique tourmentée, les productions hollywoodiennes. L’un de ces plus purs produits, David Fincher, formé chez Lucas sur les Star Wars avant de devenir réalisateur de clips et de publicités réussit même l’impossible : créer un film contestataire de 65 millions de dollars. Il offre en 1999, avec « Fight club », la possibilité de croire à l’articulation entre commande et liberté. En mettant en scène un apologue relatant le destin improbable d’un homme en lutte contre lui-même et la société, il réalisait un film de studio anarchiste.
 
Le bras d’honneur du « building maker »
 
Revenons à l’architecture. De quelle profession parlons-nous ? D’une des seules avec le cinéma qui évoquent l’art et l’industrie dans son identité. L’artisanat tant invoqué, de l’« Arts & Crafts » à la « photocopie tri-dimensionnelle » fut battu à plate de couture par le process industriel. Convoquée par certains pionniers, dont le Bauhaus de Dessau ou Le Corbusier de « Vers une architecture », l’industrie s’est emparée de la construction. Le PVC imite le bois, la résine la pierre, le papier-peint le cuir.
Faut-il s’en plaindre ? Assurément non. Suivons plutôt la voie de la souplesse : quelles qualités sensorielles offrent les catalogues industriels ? La vue, l’ouïe et le toucher sont bernés. Restent, des cinq sens aristotéliciens, le goût et l’odorat, si peu sollicités lorsqu’il s’agit de « goûter » un bâtiment… Quelles « vérités constructives » défendre ? L’industrie permet d’imposer une qualité constante car normée, imitative mais in fine cohérente.
De la même façon que le « movie maker » cherche, par sa maîtrise technique, le contrôle de l’industrie du cinéma, le « building maker » cherche celle du bâtiment. Par sa maîtrise du process, le « building-maker » cherche à anticiper, contrôler et contribuer à l’amélioration des habitudes de travail établies dans le milieu du BTP. L’attention extrême portée par le « building maker » à la qualité technique de ses réalisations souligne, par contraste, la fracture qui existe entre un ordinaire normé et les qualités que sont en droit d’attendre les usagers. Quel est l’intérêt de « bien construire » si ce n’est tenter de secouer, par son « jusqu’au-boutisme », l’industrie du bâtiment et, par la même, la société ?
Les « objets singuliers » ponctuant les territoires des agglomérations contemporaines convoquent l’art du « building maker ». La précision apportée contribuera à leur singularisation. Est-ce suffisant pour transformer ces bâtiments en « objets subversifs » ? Non.
 
Usages et dérèglementations
 
Les « objets singuliers » appellent des détournements d’usages, de la surprise et de l’inattendu. Un centre commercial ne remplit sa fonction première - la garantie d’un chiffre d’affaire - que s’il crée l’évènement en attirant les badauds. Il devient, grâce à une animation extra-« ordinaire » - séance de dédicace d’une miss locale ou présence exceptionnelle d’une star oubliée de la télévision - autre chose qu’un dispositif à consommer : un lieu d’attraction, et donc de vie. Ces détournements d’usages et de sens nous permettent de croire à l’impossible. Son parking ne pourrait-il pas devenir, le temps d’une journée chômée, une brocante, une rave-party géante, un espace de musique en plein-air ou un terrain de kart exceptionnel ?
Cherchons à développer, dans ces « objets singuliers », les zones de non-droit. De multiples usages existants y gagneront leur légitimité et, pour nombre d’entre eux, y éliront domicile. Cherchons à contourner les règlementations en vigueur afin d’introduire les « zones d’autonomies temporaires » permettant l’inattendu.
Nous nous autoriserons enfin à voir, dans le « sprawling », une zone-franche de liberté, un territoire d’exploration, un lieu de tous les possibles.
Comment dès lors ne plus croire en l’intuition de Debord – « Nous voulons le changement le plus libérateur de la société et de la vie où nous nous trouvons enfermés. Nous savons que ce changement est possible par des actions appropriées. (...) » ?