PÉRÉGRINATIONS SUBURBAINES

05.12.2013

TEXTE DE COLBOC FRANZEN & ASSOCIÉS 
PUBLIÉ DANS LA MONOGRAPHIE « MÉDIATHÈQUE DE MONTAUBAN » - AUX ÉDITIONS L'OEIL D'OR ET AHA



« Il ne suffit pas de changer le monde. C’est ce que nous faisons quoi qu'il arrive. Et, dans une large mesure, ce changement se produit sans notre collaboration. Notre tâche est aussi de l’interpréter. Et cela, précisément, pour changer le changement. Afin que le monde ne continue pas de changer sans nous. Et pour qu’au bout du compte il n’y ait plus de monde qui puisse changer sans nous »
Gunther Anders, « L’obsolescence de l’homme », ed. Ivrea, L’encyclopédie des nuisances, Paris, 2002.
 
La Mémo fut imaginée au début des années 2000, conçue en 2005, construite à partir de 2009, livrée en 2013. Il fallut 11 années pour qu’une intuition politique devienne réalité. Il fallut la vision d’un maire, la proposition d’un urbaniste, l’aide de l’État soutenu par la Communauté européenne, la proposition d’un architecte, la démolition de deux tours suivies de la reconstruction de 120 logements, la réélection du maire, le soutien de différentes associations, le déménagement d’un établissement public (la Poste) grâce à la reconstruction d’un centre commercial, des changements de réglementations, la motivation d’entreprises, un nombre incalculable de dessins, d’appel téléphoniques, de mails, quelques fax avant qu’elle ne prenne forme. La Mémo, la médiathèque de Montauban, a ouvert ses portes en février 2013.

Elle apparait fragile, la Mémo, posée au milieu de son rond-point. On dit qu’elle ressemble à un vaisseau spatial, que ses lignes sont « futuristes ». Certains la trouvent « belle et moderne », d’autres simplement « moche ». Même si elle semble étrange, comme atterrie sans raison, dans ce site jugé par beaucoup ordinaire, elle est le fruit d’une volonté politique et d’une ambition culturelle et urbaine : celles de valoriser l’ordinaire du périurbain.
 
Péripéties de l’urbain: le péri-urbain
 
« L'enfer des vivants n'est pas chose à venir ; s'il y en a un, c'est celui qui est déjà là, l'enfer que nous habitons tous les jours, que nous formons d'être ensemble. Il y a deux façons de ne pas en souffrir. La première réussit aisément à la plupart : accepter l'enfer, en devenir une part au point de ne plus le voir. La seconde est risquée et elle demande une attention, un apprentissage, continuels : chercher et savoir reconnaître qui et quoi, au milieu de l'enfer, n'est pas l'enfer, et le faire durer, et lui faire de la place. »
Italo Calvino, « Les villes invisibles », ed. du Seuil, Paris, 1974.
Si l’on demande à un touriste de livrer ses souvenirs de Montauban, il évoquera probablement la ville de brique, nichée sur un massif dominant le Tarn. Il se souviendra du panorama depuis le vieux pont sur l’ancien palais épiscopal du XVIIe siècle, s’embrasant à la tombée du jour et devenu le musée du peintre Jean-Auguste-Dominique Ingres. Il racontera les petites rues menant aux arcades de la place Nationale, l’ancien Collège, l’église Saint-Jacques. Il reviendra à chacune de ses évocations sur la brique, la belle brique, la brique plate aux multiples nuances de tons suivant les heures et les saisons. S’il est observateur, il notera les trottoirs en calades assemblant des mosaïques de galets polis par les rivières, ou encore la blancheur de la cathédrale Notre-Dame-de-l'Assomption qui tranche avec la terre cuite omniprésente. Il se souviendra peut-être que cette rupture architecturale incarne la domination de la royauté catholique sur la ville huguenote, la brique incarnant tellement Montauban que pour l’humilier, il suffît d’y construire des façades de stuc.
 
Si l’on demande à un Montalbanais d’évoquer sa ville, sa description sera peu divergente. Il franchira éventuellement le Tarn pour décrire la halle de marché de la place Lalaque et son quartier tombé en désuétude depuis la crue de 1930. Il ajoutera probablement quelques bonnes tables car Montauban n’en manque pas. Mais il ne s’éternisera pas sur le centre commercial dans lequel il a ses habitudes, ni sur la maison qu’il a acquise dans une zone pavillonnaire encore moins sur la résidence qui l’a hébergée pendant quelques années. Il ne s’appesantira pas non plus sur ses déplacements, sauf à remarquer que, parfois, « ça circule mal ». En d’autres termes, il ne décrira spontanément pas son cadre de vie quotidien qu’il jugera ordinaire.
C’est pourtant dans un de ces quartiers « ordinaires » que le Maire décida en dépit de la controverse d’installer la nouvelle médiathèque.  Quelle influence cette situation pouvait-elle avoir sur l’architecture de la Mémo ? Comment celle-ci devait-elle s’inscrire dans un contexte émaillé de centres commerciaux, zones résidentielles, « drive in » en tout genre et balisé d’infrastructures ?
 
Ce territoire à côté de la ville, composé de mono-fonctionnalités co-existantes - zones d’activités, résidentielles, commerciales, industrielles...- est qualifié de « péri-urbain ». Ses mono-fonctionnalités s’adressent à des usagers ciblés, suivant des temps et des économies différenciées et engendrent des spatialités différentes aux thèmes spécifiques. En semaine, la zone résidentielle est endormie la journée tandis que vit la zone d’activités. La zone commerciale s’épanouit quant à elle le samedi lorsque la zone industrielle s’assoupit. La zone résidentielle héberge des « territorialités tranquillisantes » (in Céline Loudier-Malgouyres, « Le retrait résidentiel », Revue Esprit « Tous Périurbains » n°393 Mars-Avril 2013 p. 45 à 61) reproduisant une sociabilité villageoise. La zone d’activités fait valoir ses facilités d’accès. La zone commerciale se développe en diversifiant son offre. L’ensemble offre in fine une mixité fonctionnelle qui n’est pas sans évoquer celle revendiquée par les partisans de la ville historique constituée.
 
Entre ces zones émergent des « Tiers paysages » (in Gilles Clément, « Manifeste du Tiers paysage », ed. Sujet, 2004) composés d’anciennes friches agricoles ou industrielles, de délaissés parcellaires. La nature y impose souvent ses droits, sous la forme de fossés, de terrains vagues, de bois, de friches. Ces « Tiers paysages » composent une trame inversée des activités humaines. Ils accueillent de multiples usages, des pratiques marginales s’y établissent occasionnellement - camps de gens du voyage, jardins ouvriers - mais ce sont les réseaux qui s’y imposent le plus souvent.
 
Ces « tuyaux », de toutes sortes - véhiculant automobiles, cyclistes, bateaux, électricité, gaz, images, sons - innervant les territoires du péri-urbain, ont pour effet de déconnecter la distance physique de l’espace vécu. La fibre optique véhicule des informations à grande vitesse sur des distances que l’être humain n’éprouve plus. L’évènement mondial est davantage à portée d’information que  le centre commercial n’est à portée de voiture ou le centre-ville à portée du piéton.

Cette déconnexion entre distance physique et espace vécu marque les pratiques de l’espace public du péri-urbain. S’y frayer un chemin relève d’une géographie par approximation. Les terminaux GPS (Global Positioning System), à travers leurs différents récepteurs civils, s’y imposent comme des outils incontournables de navigation. La nécessité de « kern » d’un nouveau genre est apparue, transformant chaque bâtiment et objets urbains en balises.

Le péri-urbain est de fait intimement lié à une société de mobilité telle que nous la connaissons depuis le début du XXe siècle. De ce fait, elle n’est pas durable parce que consommatrice de ressources spatiales et vecteur de déplacements polluants et énergivores - qui plus est employant le plus souvent des modes de transport individuels. Cela dit, les études écologiques montrent paradoxalement que le péri-urbain génère une diversité de biotopes que l’espace rural, soumis depuis plus d’un siècle à des exploitations industrielles intensives, interdit parfois.
 
Péri-urbain : pire que l’urbain ?

La péri-urbanisation se poursuit parce qu’elle concrétise une double aspiration : celle des citoyens à un mode de vie conjuguant individualité et communauté et celle des opérateurs privés et publics qui en ont fait soit leur marché, soit leur levier de développement.

Dès lors comment la juger ?
 
Les sociétés industrielles du XIXe et du XXe siècle ont souvent produit des idéologies anti-urbaines, doublées d’idéalisations campagnardes qui ont handicapé le projet politique de la Cité, alors même que celle-ci croissait et se multipliait. Les sociétés de mobilité développent aujourd’hui le même travers à l’égard de ces espaces de mise à distance que sont les territoires du péri-urbain.
Pourtant, ni la ville, ni sa forme périurbaine ne sont « mauvaises » en elles-mêmes : ce sont leurs qualités ou leur absence de qualités qui doivent faire débat, pas leur exis­tence. C’est le projet qui les guide qu’il faut discuter, pas le fait social et spatial en lui-même.

Car ces territoires sont aussi le lieu de mille facilités et de mille plaisirs. Ne jamais quitter la sphère privée / contrôler son univers, remplir son coffre de provisions avant de les décharger à sa porte, partir en weekend end en évitant les flux de la grande ville, observer les jeux des enfants et autres « sociabilités tranquillisantes » autour de la raquette d’un lotissement, respirer en fin de journée l’asphalte fondu par l’été puis, quelques mètres plus loin, se saouler de l’odeur du gazon fraîchement coupé, se perdre dans les méandres d’une lointaine banlieue, y découvrir l’insolite – « la rencontre fortuite, sur une table d’opération, d’une machine à coudre et d’un parapluie. » (Lautréamont). Cette « beauté convulsive » rappelle l’art du collage et du cadavre exquis : le péri-urbain est une ville de rupture, de contraste et de surprise.
 
Identité périurbaine
 
La Mémo témoigne de ces territoires. Sa forme insolite en fait un objet architectural, solitaire et singulier, lui permettant d’exister dans le péri-urbain montalbanais. Elle évoque le « genius loci » d’un site a priori sans passé et sans âme.

La Mémo est drapée d’une robe de terre cuite, hommage à l’architecture de briques caractéristique du centre-ville et aux amphores dont les excellentes propriétés hygrothermiques permettaient, dans l’Antiquité, de conserver des parchemins. Cette brique prend la forme contemporaine de bardeaux, déclinés en brise-soleil sur certains murs du rez-de-chaussée, apportant ombre et intimité aux bureaux du personnel. Seuls les larges vitrages des plateaux de lecture aux étages percent cet étrange bloc de terre ciselé. Le traitement des espaces extérieurs en béton teinté évoque les calades des trottoirs de la vieille ville. La matière est brulée par le soleil. La végétation plantée y est rare : le minéral domine.

La Mémo évoque à la fois la vieille ville et l’univers d’asphalte, d’automobiles, et d’enseignes commerciales caractéristiques du péri-urbain.
 
Formalisations géométriques - Les traces de l’histoire
 
« Les villes comme les rêves sont faites de désirs et de peurs, même si le fil de leur discours est secret, leurs règles absurdes, leurs perspectives trompeuses ; et toute chose en cache une autre. […] Son secret est dans la façon dont la vue court sur des figures qui se suivent comme dans une partition musicale, où l’on ne peut modifier ou déplacer aucune note. »
Italo Calvino, « Les villes invisibles », ed. du Seuil, Paris, 1974.
La Mémo évite l’architecture de « saloon » des centres commerciaux et zones d’activités en s’adressant sur ces quatre faces au territoire.
Avant sa construction, son terrain d’implantation était bordé de voies routières intensivement pratiquées : nul piéton ne le traversait, seule la sculpture d’une silhouette féminine, « petite sirène » du rond-point, peuplait cet archipel urbain. C’était une île de persistance du « Tiers paysages », un blanc entre des voies de communication.
 
Aujourd’hui, la formalisation de la Mémo relève le défi de montrer que le péri-urbain a lui aussi une histoire.
 
Hormis le bosquet d’arbres centenaires, témoin impassible de l’histoire du quartier, son site semble vierge de toute sédimentation historique. Les constructions qui bordent la Mémo datent au plus tard des années 70 et composent un urbanisme de confettis que seul le hasard semble avoir dessiné. Ce terrain fut pourtant sculpté par des voies marquées par l’histoire.

Une route le traversait avant d’être coupée des réaffectations parcellaires. C’est un ancien chemin qui apparait sur une carte du XVIIe siècle. Elle mène à une bourgade voisine et a modelé le parcellaire ancien ainsi qu’une partie des masses bâties voisines de la médiathèque. Elle fut dessinée par commodité topographique car elle suivait un flanc de coteau modelé par un petit cours d’eau quasiment disparu. L’écoulement des eaux de pluies, les haies et autres éléments arborés majeurs du site se plient naturellement à cette géométrie oubliée. Elle est la clef permettant de comprendre les lignes de forces du paysage.
 
La route bordant le terrain au sud-est est une voie de contournement majeure du centre-ville de Montauban. Créée au XXe siècle, elle structura au cours de ce siècle l’implantation d’une partie des grands équipements de la ville – stade, collèges, lycée, parc. En canalisant une partie des flux autoroutiers, elle porte en elle le dessin des transports en commun de la communauté d’agglomération. Elle offre donc une situation stratégique à la Mémo.
 
Les voies et masses bâties au nord sont marquées par la construction, des années 60 jusqu’à l’orée des années 80, du quartier de logements sociaux des Chaumes. L’orientation cardinale parfaite des bâtiments, cherchant la meilleure exposition des logements, et leur déconnexion géométrique avec les tracés viaires témoignent d’une histoire récente du site : celle des grands ensembles.
 
Ces trois géométries portent l’histoire du site, de son inscription paysagère et historique à son devenir sociologique. Elles informent de la disposition des masses bâties et arborées, témoignent des complications sociales que connût le site. Elles renseignent sur la forme et le contenu.
 
Facettisations
 
Comment la Mémo tient-elle compte de cette histoire marquant le site ?
C’est par la mise en espace de son programme que la Mémo tente de révéler ces tracés et de s’y inscrire. Celui-ci se scinde en trois parties équivalentes : un forum citoyen, un grand plateau de lecture « les mondes imaginaires » invitant à la découverte et à la rencontre, des salles de lecture et de travail accueillant « les savoirs du monde ».
Ces trois univers se superposent. Seul le dernier étage se décale en partageant sa diagonale avec les deux niveaux inférieurs. La facettisation enveloppant le bâtiment épouse naturellement les différentes géométries. Le rez-de-chaussée ainsi que le premier étage bordent la voie du XIXe  siècle. Au sud, le porte-à-faux est légèrement tronqué pour répondre à la courbe de la voie de contournement. Le deuxième étage s’inscrit perpendiculairement au chemin historique : l’édifice et son faitage répondent aux lignes de force du paysage. Enfin, la triangulation reprend la géométrie de l’urbanisation récente marquant la partie nord du terrain.
 
Paradoxalement, c’est en reprenant les différentes géométries du quartier que la Mémo affirme par sa forme son statut de balise architecturale. Elle ponctue l’ordinaire du péri-urbain en proposant sur ces quatre faces des aplats de bardeaux de terre cuite percés de grands cadrages de verre, finement ciselés par des angles en aluminium poli. Les toitures sont traitées à l’avenant et achèvent de transformer le bâtiment en objet. Il n’y a pas de façade avant ou de façade arrière, ni même de toiture: la Mémo embrasse d’emblée l’ensemble du paysage.

En 2013, la géométrie née de la construction du quartier des Chaumes est déjà effacée. Les trois tours furent démolies de façon impromptue au cours du chantier de la médiathèque. La Mémo et le tracé viaire restent seuls récipiendaires de cette histoire contemporaine déjà effacée.
 
Mixité programmatique
 
La Mémo tranche dans le péri-urbain par les multiples usages qu’elle propose. Elle concentre plusieurs fonctions s’adressant à des publics variés. Elle est conçue comme une alternative, permettant d’y travailler ou de s’y distraire, de s’y réunir ou de s’isoler, et en cela doit être un lieu fédérateur pour le quartier et l’agglomération montalbanaise.
 
Le visiteur accède à la médiathèque sous le porte-à-faux nord, depuis les quartiers en restructuration, protégé par le bâtiment des nuisances acoustique de la voie de contournement. C’est l’expression architecturale de la volonté politique d’accueillir les habitants de ces quartiers. La « minéralité brulée » de la Mémo est vite gommée lorsque le visiteur franchit le sas d’entrée. Des tons clairs - blancs pour les murs, les plateaux de tables, les dossiers des chaises, gris pour les sols, piétements des tables et fauteuils et rayonnages accueillant les 84 283 mètres linéaires hébergés, permettent à la lumière naturelle de se diffracter.

Au rez-de-chaussée, le forum citoyen s’adresse aux passants et accueille les visiteurs : il propose un large hall distribuant les actualités, le café littéraire, l’auditorium, la salle d’exposition. Celle-ci se développe au sous-sol et pousse le concept de la « white room » à son paroxysme : son plafond de métal déployé laqué blanc est quadrillé de rampe de suspension et d’éclairage, la résine blanche du sol reflète le blanc des murs. Elle affirme une technicité vite gommée par l’exposition accueillie.
 
L’auditorium, conçu pour accueillir conférences, projections cinématographiques, pièces de théâtre ou concerts de chambre, est drapé de noir et rehaussé de quelques luminaires marquant de leur empreinte les plafonds de la salle. Tout stimulus visuel et sonore y est gommé pour que ne reste la scène. La douceur et la chaleur du bois, mâtinée du cuir des sous-mains et les sièges marquent la salle d’actualité.
 
En relation visuelle directe avec cette dernière, le premier étage contient « les Mondes imaginaires », un lieu d’exploration et de découverte, s’adressant à toutes les classes d’âges. Il profite d’espaces de lecture en gradin en connexion spatiale et visuelle avec le deuxième étage.
 
Ce dernier étage est désaxé. Il s’installe en mezzanine sur les « Mondes imaginaires » qui bénéficient ainsi d’un apport de lumière naturelle zénithale. Les intérieurs s’entrechoquent, entrent en résonance.
 
Cadrages
 
Aux extrémités des deux plateaux de lecture, de hautes baies vitrées cadrent les éléments singuliers du site. Les « Mondes imaginaires » appelés à une activité foisonnante se connectent avec le quartier par des vues sur le centre et l’entrée de la ville de Montauban. Les « Savoirs du monde », dédiés à la lecture et au travail, révèlent au visiteur le bosquet d’arbres centenaires et la crête boisée d’une colline. L’usager se trouve plongé dans un univers végétal insoupçonnable depuis la rue. Tandis que les « Mondes imaginaires » sont plongés dans les flux de la ville, les « Savoirs du monde » profitent avec sérénité de la présence végétale du « Tiers paysage ». Par le jeu géométrique initial, les espaces de consultations de la Mémo entrent en résonance avec la ville.
 
La rotule
 
Centre du désaxement, la « rotule » assume la distribution verticale et l’innervation technique de l’édifice. Elle accueille un escalier et un ascenseur entremêlés comme les escaliers à double révolution de la Renaissance. Dans ses flancs de béton sont creusés des puits permettant aux gaines d’alimenter le bâtiment en électricité, air et eau. Les luminaires et appareillages divers prennent place dans des réservations dans les murs et le plafond ; ils semblent coulés dans la masse. Le visiteur pourra peut-être y déceler un peu de la solennité torturée des escaliers en colimaçon de la vieille ville.
 
Le mobilier accompagne par touche discrète la signalétique en proposant des couleurs ou matières caractérisant un usage. Fil conducteur du parcours des usagers à l’intérieur de la Mémo, les banques d’accueil en chêne, marqueté de cuir pour les sous-mains et repose-sac, équipées de tablettes coulissantes intégrées, et la « rotule » de distribution marquent l’édifice de leur matérialité brute. Les tonalités des différents matériaux - aluminium poli, métal déployé, chêne, béton, plâtre plein ou perforé peint en blanc, résine et sol souple clair - s’harmonisent et dégagent une douceur froide en contraste avec la minéralité brulée de ses extérieurs. Le bâtiment s’efface et cède la place aux médias abrités, aux animations, aux usagers qui eux, apportent la couleur.
 
Structure
 
L’articulation des tracés géométriques engendre une volumétrie complexe qui facilite paradoxalement la structure. Deux poutres maitresses en acier bordent et soutiennent le dernier niveau. Elles reposent sur quatre poteaux. Deux sont situés aux angles des étages inférieurs tandis que les deux autres, équilibrant les flèches engendrées par les porte-à-faux, sont localisés sur les façades latérales des étages inférieurs. La résistance au vent est assurée par la triangulation de la volumétrie. Les espaces intérieurs sont ainsi dégagés de tout point porteur : une flexibilité d’usage totale est assurée. Comme dans un mobile de Calder, les masses s’équilibrent, compressions/tensions et tractions s’harmonisent. La forme de la Mémo aide sa structure.
 
Technicités
 
Les entrailles de la Mémo se dessinent à travers les métaux déployés couvrant le plafond des « Mondes imaginaires ». Les terminaux techniques perçant les peaux intérieurs ou extérieurs de la Mémo sont systématiquement et implacablement intégrés dans le dessin plus vaste des assemblages composant les couches visibles de la construction. Les alignements et tramages des joints entre plaques, entre matières, entre couches tissent les toiles d’obsessionnelles géométries.
 
En effet, la construction massive a cédé la place à une construction par couches, dans laquelle chacune assume un rôle spécifique, qu’elle soit liée à la pérennité des ouvrages, à l’acoustique ou à la transmission lumineuse, aux qualités vibratoires ou sismiques.
La première couche de la Mémo est structurelle et porte les suivantes. Les couches intérieures assurent le confort des utilisateurs (traitement acoustique lui-même décomposé en couche - finition perforée assurant par son fini la réverbération lumineuse nécessaire au confort des utilisateurs, mousse absorbante). Les couches extérieures assurent successivement l’isolation, l’étanchéité, puis la protection mécanique constituée par le bardage en terre cuite. Le plaisir haptique devient celui de caresser du regard comme de la main la précision des assemblages, le contraste des matériaux. Au plaisir de la matière a succédé celui des assemblages.
 
Une architecture de la rupture
 
En tant qu’objet solitaire, la Mémo appartient bel et bien au péri-urbain. Mais elle vient marquer ce territoire d’une détermination farouche d’être encore « autre chose » : mieux construite, précise et nette, elle propose de multiples activités quand ses voisins sont mono-fonctionnels ; elle tient compte de l’histoire du site, lorsque l’on taxe ces territoires d’être les enfants indignes d’une consommation abusive de terres agricoles ; la précision de ses assemblages, la volonté d’intégrer chaque terminal technique s’inscrit en rupture avec un ordinaire normé.
Enfin, la Mémo affirme son statut d’équipement public ouvert à tous et  clame la liberté ressentie dans ces territoires. Ce qui était un lieu de non-droit pour le piéton évolue sous l’effet de la Mémo. Son parking de béton teinté sertis d’inox devient parvis lorsqu’il se vide. Dépourvu de clôture, même pour la cour de service, l’ensemble de la parcelle est accessible au piéton. Les adolescents se retrouvent sur ses espaces extérieurs tandis que les riverains les traversent.
Des pratiques de proximités émergentes sont préservées, ici, un banc improvisé sous un bosquet d’arbres centenaires accueille quotidiennement la rencontre amicale d’un groupe de retraités. Ailleurs, les skateurs du lycée voisin se retrouvent plusieurs fois par jour. Plus loin, le nouveau centre commercial déploie sur son parking la terrasse de sa nouvelle brasserie, dite « de la Médiathèque ».
 
Post-urbanité
 
La Mémo est finalement un petit bâtiment, construit pour un budget confortable mais très modeste au regard des sommes allouées à d’autres équipements culturels. Elle marque les esprits par sa forme sculptée par les aléas de l’histoire, par sa façon de cadrer des vues sur son site, par sa préciosité. Elle offre aux usagers une multiplicité d’usages, un champ de liberté et d’exploration. Elle est un dispositif destiné à accueillir l’imprévisible, à s’effacer devant les usages détournés que les Montalbanais ne manqueront pas de pratiquer.
 
Il est possible qu’un jour son voisinage se densifie, que les creux du « Tiers paysages » se comblent. Le parking et le supermarché disparaitront alors pour s’établir plus loin. Les transports en commun se développeront, la voiture sera malvenue. Les commerces et équipements de proximités fleuriront. Le péri-urbain se sera déplacé, de quelques kilomètres, densifiant à sa façon l’ « agrico-urbain » ceinturant actuellement Montauban. La Mémo restera un objet solitaire, comme le fut le monument dans la ville classique. Sera-t-elle le témoin indésirable du passé suburbain du quartier ? Aura-t-elle la permanence suffisante pour muter et changer de programme ?
 
Il est aussi possible qu’une ville d’un autre type s’installe, intensifiant les pratiques en cours dans le péri-urbain, plus proche de Los Angeles ou de Tokyo que des villes historiques constituées européennes. Une ville de la cohabitation joyeuse dans laquelle s’entrechoque une multitude de mono-fonctionnalité, de formes urbaines de tailles et de morphologies variées, des économies, des sociologies contrastées. Cette ville, dans une moindre mesure, est déjà là, et la Mémo lui appartient.